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La nouvelle odyssée du transport à la voile 

Eole va-t-il couler le fioul ?

Par Matthias Beaufils-Marquet

Publié le 4 décembre 2020

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© Aline de Pazzis · Sailing Hirondelle

Déguster un carré de chocolat avec un café, quoi de plus banal, non ? Et pourtant si on y réfléchit bien d’où viennent les fèves de cacao ? Où a été cultivé le café ? Si on calcule le bilan carbone de ce petit plaisir du quotidien, il nous vient vite comme un arrière-goût amer…


Il n’y a qu’à voir la multiplication des produits avec un label bio ou équitable pour constater qu’on se préoccupe de plus en plus de leur impact environnemental et des conditions sociales de leur production. Pour ce qui est du transport, en revanche, nous associons moins facilement ce même produit au supertanker qui l’a acheminé sur des milliers de kilomètres, alors même que 90% des produits transportés dans le monde le sont par voie maritime*.


90% des produits transportés dans le monde le sont par voie maritime

Mais après tout, pourquoi devrait-on virer de bord ? Les émissions de CO2 du transport maritime ne représentent-elles pas « que 3% » des émissions mondiales annuelles ? Pas si simple : au-delà du fait que la réduction des émissions est nécessaire dans tous les secteurs pour atteindre la neutralité carbone, ce qui est écrit noir sur blanc dans l’Accord de Paris (2015), si rien n’est fait pour décarboner le fret maritime, les émissions pourraient être multipliées par 6 d’ici 2050… pour atteindre 17% des émissions mondiales* ! On est bien loin d’une simple goutte d’eau dans l’océan.

Jusqu’au début du XXème, bateaux à voile et à vapeur ont coexisté

Pour atteindre ces objectifs, on parle beaucoup de carburants décarbonés, de propulsion à l’hydrogène ou électrique, mais le nouveau bond technologique dont a besoin le transport maritime n’est peut-être pas là où on le croit. Si depuis le début du XXème siècle avec le plein essor des bateaux à vapeur, on pensait le transport à la voile définitivement mis à la cale, de nouvelles initiatives lui promettent un nouvel avenir. Pour comprendre comment cela est possible, il faut se souvenir qu’au XIXème siècle et jusqu’au début du XXème, bateaux à voile et à vapeur ont coexisté, à l’image du « Belém », mythique trois mâts affrété à l’origine pour le transport de cacao et construit en 1896. Alors que les clippers les plus rapides pouvaient atteindre des vitesses de 8 nœuds, les bateaux à vapeur, qui devaient régulièrement faire escale pour se recharger en charbon, n'étaient au départ pas adaptés à de longues traversées, comme la Transatlantique. Petit à petit d’autres avancées technologiques ont permis d’augmenter le tonnage, des carburants plus légers sont apparus rendant moins compétitif le transport à la voile. Etonnamment, ce n’est donc pas tant le facteur vitesse que le gain de temps et une accumulation de technologies qui ont peu à peu précipité le déclin de la voile. Aujourd’hui, nous allons voir que la tendance pourrait s’inverser, face à l’urgence écologique, et grâce à une navigation épaulée par une technologie de pointe. 

 

Les porte-conteneurs sont des armes de guerres économiques, hyper abouties : impossible de les concurrencer avec un voilier

Parmi les nouvelles initiatives misant sur le transport à la voile, l’entreprise bretonne « Grain de Sail » fait le pari d’un autre mode de consommation, basé sur une autre vision du commerce mondialisé. Créée en 2010, l’entreprise s’est spécialisée dans la torréfaction de grains de café puis la production de chocolat  à Morlaix, à partir de produits bio et équitables, importés en partie d’Amérique centrale et des Caraïbes. Pour tendre vers un modèle qui rapprocherait le producteur du consommateur, tout en en minimisant le bilan carbone, le modèle du transport à la voile semble prometteur : « Le voilier cargo c’est une technologie qu’on maîtrise depuis plusieurs siècles (…) c’est très efficace », note Jacques Barreau co-fondateur de Grain de Sail. Cependant, impossible de concurrencer les porte-conteneurs : « les porte-conteneurs sont des armes de guerres économiques, hyper abouties (…) quand il s’agit d’aller transiter un produit entre les côtes européennes et les côtes américaines (…) c’est quelques dizaines de centimes du kilo ». L’idée est donc d’intégrer l’intégralité de la chaîne de valeur en étant à la fois armateur et producteur.

 

Tout a été pensé pour optimiser le trajet avec un modèle d’import/export : le navire partira de Bretagne avec une cargaison de vin naturel bio qui sera livrée à New-York, avant de gagner la République Dominicaine, avec à son bord des produits humanitaires destinés à Haïti, pour éviter de faire un voyage à vide. Une fois les cales chargées de café et de cacao, le bateau effectuera la traversée du retour en passant par les Açores pour acheter des épices avant d’atteindre finalement le port de Montoir-de-Bretagne.

 

Ce périple qui devrait durer près de 3 mois laisse rêveur et nous fait prendre conscience que les distances qu’on pensait abolies grâce à nos modes de transport toujours plus rapides, ont un coût environnemental. Pour consommer de façon responsable des produits qui restent pour beaucoup un luxe, il faut peut-être intégrer un facteur de sobriété dans le transport. Autrement dit, accepter de transporter moins souvent et plus lentement des produits dont on sait que leur acheminement sera soutenable énergétiquement. De plus, ces initiatives instaurent un lien plus vertueux dans les échanges commerciaux et montrent qu’il est possible de consommer sans entrer dans une course au moins-disant social et environnemental. L’enjeu n’est pas tant de supprimer les échanges que de voir ce qu’on ne peut pas produire localement et ce que chaque pays peut apporter aux autres.Le pari réussi de Grain de Sail témoigne d’un réel engouement de la part des consommateurs qui veulent soutenir une consommation responsable. Dans la même veine, les pionniers du renouveau du transport à la voile depuis 2011, TOWT (TransOceanic Wind Transport), également basés en Bretagne, ont conçu un label « Anemo » certifiant que leurs produits sont transportés à la voile. A l’heure actuelle cinq liaisons de transport à la voile ont été ouvertes par TOWT : transatlantique, transmanche, mais également du cabotage, régional et européen.

 

Dans ce contexte, il est peut-être temps de hisser de nouveau les voiles car cette technique, alliée aux technologies d’aide à la navigation peut se révéler à la fois bas carbone et efficiente, ouvrant de nouvelles perspectives pour un fret à plus grande échelle plus respectueux de l’environnement.

La voile peut prendre sa revanche grâce des outils de routage développés pour la course au large

Ancien officier de la marine marchande, Adrien Simonet co-fondateur de la société « Neoline » est désormais directeur adjoint. Pour lui, le projet de Neoline tient en quelques mots : “le vent est une énergie inépuisable, gratuite et propre dont on peut tirer profit pour décarboner le fret maritime”.

 

Pour pouvoir rivaliser avec les cargos classiques, la clé du succès est celle de la régularité recherchée par les chargeurs : « même si on va moins vite, l’important c’est d’être à l’heure (…) Il faut savoir que ce qui a tué le bateau à voile au début du XXème siècle, ce n’est pas la vitesse c’est la régularité, on savait quand le bateau partait, mais on ne savait pas quand il allait arriver ». Avec une vitesse commerciale de 11 nœuds par rapport à 15 ou 16 nœuds pour des cargos classiques, le parti pris est un peu celui de la tortue contre le lièvre et s’appuie sur des outils technologiques. Si la voile peut aujourd’hui prendre sa revanche sur le transport motorisé, c’est avant tout grâce aux outils de routage développés à l’origine pour la course au large (type Vendée Globe). La précision dans les prévisions météorologiques (vent et courant) permet d’optimiser le trajet et de prévoir quand le bateau va arriver à destination.

 

La voile tire également parti de l’assistance hydraulique pour effectuer les manœuvres, lesquelles peuvent aussi être en partie automatisées. Avec le passage du moteur à la voile, un transfert de compétence s’opère de la machine vers le pont ce qui fait que l’équipage total (14 personnes) est équivalent à celui d’un navire conventionnel. Le transport à la voile peut donc faire jeu égal en termes de compétitivité et se frayer dans le fret et pourquoi pas entraîner dans son sillage un nouveau modèle économique.

On estime à près de 60.000 le nombre de décès prématurés par an en France du fait du transport maritime

 Au-delà d’un transport bas carbone, le transport à la voile répond à d’autres enjeux environnementaux, en premier lieu celui de la pollution de l’air ! D’après l’ESPO (European Sea Ports Organisation) la pollution de l’air est passée en 20 ans en tête des préoccupations environnementales* des sociétés gestionnaires de ports. Le gros inconvénient des porte-conteneurs, dont les moteurs actuels fonctionnent au fioul lourd, est en effet celui des émissions d’oxyde d’azote (NOX) et d’oxyde de soufre (SOx). Le régime du moteur peu performant lorsqu’ils sont en manœuvre et a fortiori dans les zones portuaires et côtières augmente encore davantage ces émissions de fumées polluantes. Au total, on estime à près de 60.000 le nombre de décès prématurés par an en France du fait du transport maritime* ! Certes, les nouvelles normes en vigueur depuis le 1er janvier 2020 divisent par 7 le taux de soufre dans le fioul (de 3,5% à 0,5%), mais c’est oublier que la Manche, où le trafic est dense et proche des côtes, est classée comme « zone de contrôle d’émissions » et que le taux de soufre y est déjà limité à 0,1%*. Pour mieux respirer, compter sur le vent semble donc tenir du bon sens.

 

Le transport à la voile réduit considérablement la pollution sonore
 

Grâce à la propulsion vélique, le transport peut également devenir plus respectueux de l’environnement marin, en réduisant considérablement la pollution sonore. Encore largement méconnu, ce problème est pourtant bien réel, comme nous l’a également appris Marie-Kell, biologiste marine et violoniste travaillant sur l’impact de la pollution sonore dans l’océan sur les populations de cétacés. La réduction de la vitesse, inhérente au transport à la voile, comporte dans le même temps des bénéfices environnementaux : cela permet de réduire le risque de collision avec les cétacées qui sont déjà moins désorientés par le bruit des moteurs, peuvent aussi plus facilement éviter les navires. Ce problème également pointé par les océanographes n’est pour autant pas encore réglementé, même si cela fait l’objet de débats au sein de l’OMI (organisation maritime internationale).

 

On l’a bien vu, le transport à la voile, loin d’être rétrograde, est désormais sérieusement étudié comme une solution qui permettra de décarboner le domaine du transport maritime. Basée sur une source d’énergie inépuisable, la voile est aussi redoutablement efficace. De plus, la navigation à voile a su intégrer de la haute technologie et des outils de routage très précis qui permettent d’optimiser les trajets et de répondre à des exigences en termes de régularité.


Des projets à petites échelles se multiplient et montrent qu’il est possible de commercialiser des produits transportés à la voile et donc plus respectueux de l’environnement. Et la demande suit ! Cela ouvre la voie à des projets de plus grande envergure cherchant à concurrencer les porte-conteneurs alimentés au fioul lourd.
En s’appuyant sur des moteurs d’appoint (électrique, hydrogène…) quand il n’y a plus de vent, la voile permettra de démocratiser le transport décarboné*. En attendant, le défi du transport à la voile, rend aussi plus concret la réalité des distances que parcourent les produits que nous consommons. Cela nous invite à davantage de sobriété, c’est-à-dire à consommer peut-être moins, mais mieux.


Enfin, au-delà d’être une alternative aux carburants carbonés, la voile permet également de réduire considérablement la pollution de l’air, qui tue chaque année, ainsi que la pollution sonore, qui malgré notre surdité affecte dangereusement l’environnement marin.

Retrouvez ici notre vidéo sur l' impacts de la pollution sonore sur les cétacés.

Sources

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