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Le dernier puffer

Une histoire de Louise Ras

Par temps clair, dans les lochs de l’ouest écossais, quelque part entre sommets des îles et des collines, vous verrez peut-être une fumée noire au loin, juste au-dessus de l’horizon. Une fumée noire qui avance lentement. Qui vous rappelle vaguement les traînées blanches laissées par les avions dans le ciel. Une fumée noire qui vous emporte tout droit un siècle en arrière, au temps des moteurs à vapeur, des hauts-de-forme, et des Clyde Puffers. 

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Parce que dans cette histoire, il y a deux choses à savoir de l’ouest écossais. D’abord, que le littoral est comme sans fin, un entrelacs de lochs et de isles, de bras de mer perdus dans des bras de terre. De toute part des péninsules, des îles, des rochers qui affleurent à la surface, des cimes qui grimpent à mille mètres de haut, les courants qui dansent et la mer qui tourbillonne. Alors, les habitants de ces terres prennent la mer, depuis que les souvenirs existent, pour rallier les îles. Pour transporter les moutons. Pour troquer le whisky. Pour voir leurs proches. Pour envoyer des lettres. Ici, tout passe par la mer, encore aujourd’hui. Et la seconde chose à connaître de l’ouest écossais, c’est que c’est ici que vit l’un des derniers Puffers d’Écosse. 


Pendant ce que certains appellent “la belle époque”, celle des cartes postales et des photos en noir et blanc, les Clyde Puffers assuraient la liaison entre villages de la côte Ouest et des Hébrides. Des années 1850 à la fin des années 1930, ces charismatiques navires à vapeur ont participé à construire et unir l’Ecosse. Ils écumaient les eaux, chargés de bétail, mobilier, courrier, matériaux de construction, et de charbon. Parce que, on pourrait presque l’oublier, ces Puffers tournaient au charbon. Derrière le nom si poétique de “navire à vapeur” se cache pourtant un système qui a transformé les villes, cette industrialisation nouvelle noircissant les murs et l’air. Parce que pour faire tourner une machine à vapeur, on brûle un combustible - souvent du charbon - pour chauffer de l’eau, qui se transforme en vapeur, activant au passage des pistons, qui grâce à une succession mécanique entraînent la rotation de l’hélice. Pendant ce temps, la fumée de la combustion s’échappe par une cheminée, dévoilant au monde l'obscure fumée d’un moteur désuet.

Un navire à vapeur toujours en activité

Alors, vous comprenez notre étonnement, en arrivant au petit port de Crinan, de voir une épaisse fumée noire s’élever au-dessus d’un imposant navire d’acier. Comme celle dans les tableaux de Monet de la gare St Lazare. Impossible de réprimer notre curiosité, nous devons aller  voir l’engin de plus près. Monter à bord, et échanger avec l’équipage. 

 

Le nom du navire : Vic 32. L’équipage n’est pas peu fier de nous informer que nous avons la chance de poser le pied sur le dernier Puffer encore en service, salles des machines intact, peinture flamboyante, cabine de pilotage surplombant le pont, sous le souffle régulier de la cheminée. Puff, puff, puff. Un Puffer, donc. 

 

Il semblerait qu’on ait de la chance, à moins que ce ne soit la passion de l’équipage pour partager un bout d’histoire avec toute personne intéressée. C’est Richard, le mécanicien, qui mène la danse. Large sourire aux lèvres, yeux étincelants, il nous propose de visiter la “cale moteur”, si on peut l’appeler ainsi. On entre par le haut, tout en haut de cette immense chaudière, et immédiatement, des visions de Charlie Chaplin s’animent dans un décor d’un temps résolu. Des échelles pour descendre, des tubes en métal de toute part, des pistons qui dansent, une chaleur suffocante, et, tout en bas, une petite trappe en verre à travers laquelle on voit les flammes du charbon qui se consume. Charbon ? Le sourire de Richard s’agrandit encore. “Ce n’est pas du charbon ! On veut conserver le patrimoine, le faire vivre et le partager, mais le charbon… C’est plus de notre temps.” À bord du VIC32, le charbon a été remplacé par un biofuel, constitué à partir des déchets de colza. Toute la difficulté réside dans la difficulté de trouver un combustible aussi dense. Parce que le charbon, c’est plutôt efficace comme carburant. Et ça brûle bien. Lentement et longtemps.  Alors il faut trouver une matière qui fonctionne de manière similaire. Et aujourd’hui, l’année des 80 ans du VIC32, les cales remplies habituellement de charbon ont vu leur cargaison changer. Fini la fine poussière noire qui marque tout sur son chemin, et bonjour petits cubes jaunes constitués de déchets de colza compactés ! 

Du charbon au biofuel -
un Puffer s’adapte au 21e siècle

Comme beaucoup de bateaux du patrimoine encore en service, le VIC32 propose des croisières dans les canaux et lochs d’Écosse. Entourés de phoques curieux, rorquals majestueux, macareux moines étourdis, et moutons emblématiques, comment ne pas se soucier du décalage entre la beauté de paysages où l’humain n’est qu’invité, et l’obscur sillage aérien, lourde empreinte fossile, laissée derrière le Puffer ? Comment accepter de brûler du charbon, pollueur par excellence, dans un voyage lent dans le passé ? Et comment continuer de faire vivre un navire à vapeur traditionnel dans un contexte d’emballement des prix des combustibles fossiles ? Les questions s’accumulent, et les réponses semblent souvent tenir du compromis. 

 

Après 5 ans d’essais, de ratés et de rares réussites, voilà enfin le résultat, un début de réponse à ces nombreuses questions. “On veut être plus soucieux de la planète tout en préservant ce navire de 80 ans, pour les générations futures.” Les nouvelles briques de biofuel ont une teneur calorifique proche de celle du charbon, permettant à l’équipage de s’émanciper du charbon, tout en conservant ce musée vivant. 

 

Chaque ère est marquée par son combustible. Le charbon a progressivement réduit notre dépendance au bois et l’avènement de l’électricité a réduit l’utilisation de l’huile de baleine. Ensuite, l’arrivée du moteur diesel à permis de faciliter le transfert et le stockage de combustible, tout en permettant une approche furtive des navires de guerre - parce que le charbon, ça se voit de loin. Aujourd’hui, alors qu’une réduction drastique des combustibles fossiles est un impératif, cette histoire d’un navire d’un temps révolu qui s’adapte pour faire plus que simplement résister au temps devient un symbole merveilleux. Loin d’encourager tous à suivre son exemple et sauter sur les biofuels - carburant certes moins émetteur mais pour autant toujours bien polluant - le dernier des Puffers forme un pont vivant entre le passé et l’avenir. À son bord, on met les mains dans le cambouis, on regarde le four à charbon, on sent sa chaleur. On écoute les fabuleuses histoires du capitaine, ancien de la marine marchande, qui nous embarque à son bord, lors d’une arrivée à Belfast en plein Bloody Friday. On se perd dans les détails de Richard, le chef mécanicien, sur l’évolution des moteurs, la force des Puffers, et l’histoire de ces peuples intimement maritimes. Puis on sort la tête, pour laisser son regard se perdre dans l’horizon, dans cette trace noire laissée dans le sillage aérien du VIC32, et on s’imagine ailleurs. Dans un espace et un temps où tout est encore possible. Où l’ancien est encore brillant et séduisant. Et où l’avenir se dessine, plein d’espoir. 

 

Et si vous voulez embarquer : savethepuffer.co.uk

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