Reportage sur les rivages de la Gironde

La renaturation, une solution contre l’érosion et la submersion des zones côtières ?

Par Camille Jourdan le 8 juin 2022
À marée haute, l’île de Malprat n’est pas accessible à pied. À marée basse, il suffit d’enjamber un petit ruisseau pour rejoindre ce bout de terre du Bassin d’Arcachon. Autrefois exploitée pour l’extraction du sel puis pour la pisciculture et l’agriculture, Malprat sert aujourd’hui de lieu d’expérimentation dans le cadre du projet européen Adapto, « qui explore des solutions face aux effets du changement climatique sur le littoral. » L’île fait ainsi partie des dix territoires pilotes sur lesquels le Conservatoire du littoral observe les conséquences d’une « gestion souple du trait de côte ». En Nouvelle Aquitaine, comme partout en France, ce trait de côte – limite entre la terre et la mer – tend à reculer dans les terres. En cause : le vent, les vagues, les courants, le ruissellement de l’eau de pluie, qui érodent les côtes. La force de ces phénomènes tend à augmenter avec le changement climatique. S’y ajoute l’élévation du niveau des mers et de l’océan, notamment due à la fonte des glaces et à la hausse de la température de l’eau. Résultat : une partie des côtes françaises est vouée à reculer.

Selon l’indicateur national de l’érosion côtière, 19 % d’entre elles sont déjà en recul depuis 50 ans. La Gironde, département du Bassin d’Arcachon, et son voisin la Charente-Maritime, sont les deux départements de la métropole les plus touchés : ils ont déjà perdu plus de 5 km² de côtes entre 1960 et 2010, et certaines zones reculent en moyenne de plus de 3 mètres par an. Lilas-Marie, qui vit à Cissac-Médoc, le constate chaque été, quand elle va surfer. Bien qu’à peine majeure, elle voit déjà des modifications du paysage qui l’entoure : « En un an, un tiers de la dune d’Hourtin a disparu. Aujourd’hui, il n’y a plus rien à l’endroit où était placé le mirador de la SNSM* l’année dernière », s’inquiète-t-elle. Autre exemple parlant et médiatisé : l’immeuble du Signal, à Soulac-sur-Mer, évacué de ses habitants en 2014 car menacé de s’écrouler à cause de l’érosion. Au pied du mur, les autorités n’ont eu d’autre choix que d’exproprier les propriétaires. Est-il possible de mieux anticiper de tels scénarios ? Les expérimentations comme celles de l’île de Malprat tentent d’ouvrir la porte à des solutions moins précipitées.
Gestion dure versus gestion souple

Les mouvements de sable et des côtes, tout comme les marées, étant des phénomènes initialement naturels, les Hommes tentent depuis longtemps de les maîtriser. Dans l’estuaire de la Gironde ou sur la côte aquitaine, les littoraux et les îles sont parsemés de digues pour empêcher l’eau de pénétrer sur les zones où l’Homme a voulu s’établir. Pour limiter l’érosion et d’éventuels débordements, on hisse des murs en pierre sur les côtes, on construit des épis qui avancent dans la mer pour freiner les courants, on recharge les plages en sable… Certains de ces ouvrages peuvent s’avérer efficaces en un lieu donné, durant une période limitée. Mais des épisodes météorologiques exceptionnels les abîment, voire les détruisent. Des tempêtes comme Martin en 1999 ou Xynthia en 2010 ont ainsi montré les limites de cette gestion « dure » : en plusieurs endroits, les digues ont cédé, laissant l’eau submerger les côtes. En outre, si ces ouvrages protègent certaines zones, ils peuvent en déstabiliser d’autres : dans sa stratégie régionale de gestion de la bande côtière, le GIP (groupement d’intérêt public) littoral de Nouvelle Aquitaine note que des aménagements comme les épis ou les murs accentuent l’érosion de la plage en aval de l’ouvrage. Autre conséquence, souvent observée dans l’estuaire de la Gironde : le moindre pieu ou plate-forme construite dans le fleuve engendre une accumulation de vase. Et c’est sans compter les coûts engendrés par la construction – et les régulières reconstructions – de ces installations.

Face à ces lacunes, certains acteurs de l’aménagement du territoire réfléchissent à des solutions alternatives. Quelques années après l’acquisition de l’île de Malprat – en 1997 – ou encore de l’île Nouvelle, dans l’estuaire de la Gironde – en 1991 –, le Conservatoire du littoral aquitain envisage un nouveau paradigme : plutôt que de reconstruire une nouvelle fois les digues, il décide de ne pas réparer les brèches apparues dans celles-ci après de fortes tempêtes. Commence alors un processus de « renaturation », et plus particulièrement de « reconnexion marine ». L’eau autrefois bloquée par les digues à marée haute s’infiltre désormais sur les terres des îles, pour se retirer à marée basse, tout en laissant la vase se déposer et enrichir les sols. Dans ces parties « inondables », et inondées régulièrement, une nouvelle biodiversité s’est ainsi développée, notamment des roselières, et des plantes s’adaptant à l’eau salée, certaines espèces d’oiseaux… En quelques années, l’île de Malprat a gagné 35 hectares de « prés salés » ; ces milieux spécifiques régulièrement inondés par les eaux marines sont pourtant très rares aujourd’hui. « Ces nouvelles zones humides servent de zones ‘éponges’, explique Begoña Garrido, médiatrice culturelle de l’association girondine Terre et Océan. « Elles préservent des inondations le reste de l’île en retenant l’eau, et la végétation dense amortit les vagues », complète-t-elle.

La renaturation ne correspond toutefois pas à un laisser-faire total. Sur l’île de Malprat comme sur l’île Nouvelle, le Conservatoire non seulement observe scientifiquement l’évolution des paysages, de la faune et de la flore, mais assure également un travail de régulation : tonte des chemins ouverts au public, entretien de la végétation pour limiter la prolifération des moustiques, destruction des espèces trop envahissantes telle que le baccharis… Des systèmes d’écluses ont également été conservés sur certaines zones des deux îles. « Nous maintenons le niveau d’eau en fonction d’un plan de gestion », indique Christophe Cazeaux, gestionnaire pour le Conservatoire à Malprat.



L’acceptation locale, un défi encore à relever

Après plus de dix ans, ces projets de renaturation semblent bien acceptés localement, les résultats observés sur la faune et la flore aidant. Mais « il a fallu convaincre les élus et les partenaires », se souvient Katia Perrin, chargée de mission au Conservatoire du littoral aquitain. « Les gens de la région sont habitués aux domaines endigués », poursuit Christophe Cazeaux. Le gestionnaire de l’île de Malprat reconnaît avoir été « heurté au début », lorsqu’on lui a exposé le projet de reconnexion marine. « Je me suis dit que si on laissait trop monter l’eau, tout serait détruit. J’avais l’impression qu’on allait ‘perdre’ des terres ». Après des années d’expérience et d’observation, il estime que cette gestion souple est « certainement la meilleure façon de lutter contre la montée des eaux. La digue en retrait de la zone reconnectée ne bouge pas, car elle est protégée », argue-t-il comme exemple. Pour convaincre élus, partenaires et habitants, le Conservatoire mise sur la pédagogie. D’abord grâce à des suivis et des compte-rendu scientifiques, mais aussi grâce à divers outils – visites guidées, expositions, cartographies. Des associations accompagnent le Conservatoire dans cette démarche, comme Terre et Océan ou Curuma CPIE Médoc. « En présentant l’évolution des paysages au fil des siècles, on peut par exemple montrer que les paysages actuels sont assez récents, et que d’autres aménagements sont possibles », expose le directeur de Curuma, Patrick Lapouyade. « Aujourd’hui, on a l’impression de redécouvrir la nécessité de se déplacer, alors que les populations ont toujours dû le faire », ajoute-t-il.

Katia Perrin reconnaît néanmoins que les conditions à Malprat ou sur l’île Nouvelle ne sont pas les mêmes que dans d’autres zones : « Les expérimentations que nous menons ici sont possibles car ce sont des îles isolées, où la présence et les activités humaines sont très limitées . Ce sont des laboratoires à ciel ouvert ». La renaturation serait-elle transposable à d’autres territoires ? Les avis sont partagés. Aucun doute, selon Patrick Lapouyade : « En Médoc, de nombreux espaces pourraient être ‘rendus à la nature’ sans que les impacts sur les habitations soient trop importants, avance-t-il. Il suffit de déplacer certains usages et activités ». Il observe un « décalage entre d’une part le grand public et d’autre part les élus, davantage empêtrés dans des logiques politiques et de lobbying – agricoles, industriels, immobiliers, touristiques… ». Pourtant, selon lui, de nouvelles activités pourraient être développées dans des zones reconnectées à la mer : l’aquaculture, le tourisme durable, la pêche… « En cas de tempête, ce n’est pas grave si un aquaculteur est inondé ; il ouvre ses écluses ! Les chasseurs et les pêcheurs trouveraient eux aussi des avantages à inonder les prairies."

Éric Vessy, directeur de Terre et Océan, se montre plus prudent : « Le projet Adapto est facile à intellectualiser mais plus difficile à mettre en pratique, estime-t-il. Même si ce qu’il démontre est évident, il n’est pas facile de quitter son lieu de vie ». La renaturation dans des villes comme Arcachon, Biscarosse ou Lacanau supposerait en effet des déplacements de populations. « L’accompagnement psychologique et financier est encore insuffisant », constate Éric Vessy. Pourtant, ces déplacements seront inévitables. Sébastien Cannet, paysagiste-conseiller au Conseil d'architecture, d'urbanisme et de l'environnement (CAUE) de Gironde, est formel : « Il est urgent de sortir de la politique du maintien à tout prix de l’état actuel des aménagements, car cette lutte contre l’érosion n’est plus tenable ni financièrement ni techniquement ». Adapto témoigne selon lui d’un « compromis entre le ‘tout protéger’ et le ‘tout laisser-faire’ ». « Bien entendu, il est plus simple de procéder ainsi sur des espaces naturels que sur des espaces où l’on touche au foncier ou aux activités, nuance-t-il, mais les documents d’urbanisme vont peu à peu planifier ces problématiques. L’évolution vers de nouvelles solutions est lente, mais nous n’aurons pas le choix », tranche-t-il.

À Malprat, Louise, la vingtaine, découvre tout juste le principe de la renaturation mis en place sur l’île. Elle a pourtant grandi à côté. « Nous ne sommes pas sensibilisés à ces questions de submersion marine, regrette-t-elle. On reste dans le déni. On ne veut pas croire que ça arrive chez nous ».



Sources

Un reportage sur les rivages de l'estuaire de la Gironde mené par Camille Jourdan lors de son séjour à bord d'Hirondelle durant l'expédition Les Maux Bleus.


* SNSM : Société Nationale des Sauveteurs en Mer

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